Upaniṣad et sophrologie : voyage sous les flots de la conscience…

Upanisad et sophrologie niveaux de conscience

Les Upaniṣad désignent un ensemble de textes anciens de l’hindouisme, rédigés le plus souvent sous la forme d’un dialogue entre un maître et ses disciples.
Les principales ont été composées entre le VIème et le IIIème s. avant J.-C. Elles représentent des essais de formulation du réel avec pour point de mire cette question ultime : existe-t-il un principe qui ne donne pas prise au changement et aux miroitements de notre conscience à la surface du désir et des actes ?

Pour y répondre, elles nous entraînent sous les vagues de l’ego, à travers les différents niveaux de conscience, pour atteindre “le réel du réel”.

La sophrologie nous invite elle aussi à sonder la conscience, dans un état entre veille et sommeil, là où émergent des capacités et ressources parfois insoupçonnées : un voyage au centre de l’être/Être

Le karman et le cycle des renaissances (saṃsāra)

Les Upaniṣad reflètent l’intense activité de spéculation au sein de la société indienne à partir des VIème-Vème s., époque où se situe aussi l’enseignement du Bouddha.

karman et samsara
Le point de départ de leur réflexion est le concept de karman, « acte » ou « action ». Le terme, issu de la racine kṛ– “faire” désigne toute forme d’action humaine :

  • l’activité physique : le travail du guerrier, du serviteur ou du roi, l’acte religieux (le rite védique, etc.),…
  • l’activité psychique : l’exercice de l’intelligence, les mouvements de notre imagination, l’émotivité,…
  • l’activité verbale : la parole vraie, le mensonge,…

D’une façon générale, l’acte est une peine que l’on se donne pour produire quelque chose, comme l’agriculteur qui sème pour récolter son blé.

Ce qui pousse l’homme à agir, à produire quelque chose, c’est le désir, moteur de nos actions extérieures et intérieures. Dans l’exemple de notre agriculteur, c’est le besoin de se nourrir ou d’assurer sa subsistance. Or, tout acte produit un résultat, le fruit de l’acte, ses traces. Ce que je suis aujourd’hui est en grande partie le résultat des actions passées, de ce que j’ai fait et de ce que je n’ai pas fait. Ainsi, on voit se dessiner l’enchaînement suivant :

désir ➔ acte ➔ fruit

Ce processus forme en réalité une boucle, car le fruit que je peux attendre d’une action sera toujours imparfait, incomplet, éphémère. Il y a toujours comme un goût de « trop peu », d’insatisfaction ou de manque dans le fruit de mes actes. Tout ce que j’ai pu réaliser disparaîtra assez vite, tel le travail agricole, sans cesse à recommencer. La boucle reprend donc indéfiniment :

désir ➔ acte ➔ fruit ➔ désir

Et ce cycle ne s’arrête pas à la mort, mais se poursuit au-delà. Alors qu’il semble s’interrompre, il reprend sa course ailleurs et autrement. Il y aura une autre naissance, déterminée par la qualité de ce que j’ai été dans le passé. Et, dans cette nouvelle vie, se poursuit la même mécanique qui conditionne déjà une nouvelle naissance.

Problème : dès que je commence à me percevoir comme engagé dans ce mouvement circulaire, je suis pris dans le mécanisme, puisque la pensée elle-même est karman. Dans ce cas, comment l’arrêter ? Comment sortir de ce mécanisme ? Presque toutes les écoles de l’hindouisme et du bouddhisme depuis l’époque des Upaniṣad tentent de répondre à cette question, celle de la « délivrance » (mokṣa) du cycle du saṃsāra.

Sous la surface, le Soi véritable

La question est donc d’ordre pratique, sotériologique : existe-t-il un principe qui échappe à ce courant, au bouillonnement continuel du saṃsāra, autrement dit, une réalité stable, immuable, permanente, qui ne connaisse ni naissance, ni mort ?

atman, brahman, purusa

Le sens premier du terme upaniṣad serait « connexion » ou « équivalence », connexion entre des êtres ou des choses considérées comme liées. Car, pour répondre à cette question, les Upaniṣad établissent des connexions entre différentes réalités, des analogies entre le microcosme et le macrocosme, entre l’homme et l’univers.

Pour désigner ce principe qui ne donne pas prise au cycle du saṃsāra, elles utilisent plusieurs termes, dont le sens ne se laisse pas totalement enfermer dans des définitions, mais s’approche dans l’intimité de l’expérience :

  • le brahman, concept ancien du védisme, tend, dans les Upaniṣad, vers l’idée d’une “puissance” au-delà de toute puissance, de la réalité au-delà de toute réalité, le “réel du réel” (satyasya satyam). Pour accéder à cette réalité ultime, il faut regarder au plus profond de soi.
  • l’ātman est lié à l’idée de “souffle”, en tant que principe de vie. Certaines pratiques, telles le Yoga, proposent un travail sur le souffle pour découvrir précisément ce principe essentiel lové au plus profond de notre être. Dans ce sens, on traduit parfois le mot ātman par “le Soi” ou l’Âme. Mais il faut prendre garde que ce Soi ne se confonde avec le “moi” ou le “je”, à savoir l’individu pris dans le courant de ses idées, projets, impressions, désirs,… L’ātman est plus subtil et plus profond que cela: selon l’image de l’océan, il ne désigne pas les vagues qui agitent la surface, mais le fond abyssal, immuable et paisible.
  • le puruṣa, “homme”, désigne à la fois l’homme cosmique primordial, qui, dans le mythe védique, est sacrifié par les dieux pour créer les différentes parties de l’univers, et le petit personnage immuable, présent à l’intérieur de l’homme ordinaire. Selon cette analogie entre le microcosme et le macrocosme, l’univers est un homme agrandi et l’homme ordinaire, un univers en réduction.

« Voici du sel. Jette-le dans cette eau, et reviens me voir demain matin. » Śvetaketu fit ainsi, et le lendemain son père lui demanda : « Ce sel qu’hier tu jetas dans cette eau, rends-le moi. » Il le chercha et ne le trouva point car il était entièrement dissous. ­ « Bois de l’eau, prise à la surface. Comment est-elle ? – Salée ! – Bois-en encore, prise à mi-profondeur. Comment est-elle ? – Salée ! – Bois-en encore, prise tout au fond. Comment est-elle ? – Salée ! – Bois-en encore et reviens près de moi. – C’est toujours la même chose ! » dit Śvetaketu, et son père lui expliqua :
« Ainsi, mon cher, tu ne vois pas l’Être. Il est là cependant ; il est cette essence subtile. Et l’univers tout entier s’identifie à elle, qui n’est autre que l’Âme ! Et toi aussi, tu es Cela, Śvetaketu ! ».

Chāndogya Upaniṣad 6.13-14 (Un père instruit son fils Śvetaketu)

Par la méditation, le disciple s’absorbe dans son univers intérieur pour reconnaître l’ātman, c’est-à-dire faire l’expérience de l’unité profonde avec ce principe immuable. Celui qui a reconnu l’ātman est délivré. “Comme les rivières qui coulent disparaissent dans l’océan, perdant nom et forme, de même celui qui sait, affranchi du nom et de la forme, accède à l’Être divin” (Muṇḍaka Upaniṣad 3.2).

Sophrologie et niveau paradoxal d’éveil

sophrologie et yogaLa sophrologie est influencée par les pratiques et philosophies orientales. Son fondateur, Alfonso Caycedo, a notamment voyagé en Inde où il a été initié au Yoga, et rencontré des médecins indiens et tibétains. La méthode qu’il propose accorde donc une grande importance au travail corporel comme voie d’exploration de la conscience.

Par ailleurs, elle invite à s’installer, le temps de la séance, dans un état de détente entre la veille et le sommeil, afin de laisser s’exprimer tout le potentiel de la conscience : il s’agit du niveau “sophroliminal” ou “paradoxal d’éveil” où peuvent émerger les structures latentes ou capacités de l’être : capacités d’attention, de perception des manifestations sensorielles ou émotionnelles, d’anticipation ou de mémoire, d’intuition et de créativité,…

La sophrologie nous permet donc d’expérimenter un voyage à travers divers niveaux de vigilance :

  • Dans l’état de veille, nous sommes, pour ainsi dire, à la surface des choses : nous nous laissons porter par les flots, plus ou moins calmes ou agités selon les circonstances. Notre “moi”, pris dans le flux physique, mental et verbal agit et réagit. L’entraînement par la sophrologie peut nous aider à mieux gérer notre façon d’aborder ces courants, en transformant nos réflexes en réponses créatives, éclairées par toutes les fonctions de notre intelligence : sensorielle, émotionnelle, intuitive et enfin, rationnelle.
  • Dans l’état paradoxal d’éveil, nous atteignons un espace sous la surface des vagues changeantes, un lieu plus calme, plus propice à l’expression de nos capacités et ressources. Cette installation dans la détente nous permet d’explorer tout le positif à l’état latent. Nous y découvrons des trésors insoupçonnés enfouis sous les flots de l’ego, dans lesquels nous pourrons puiser une fois revenu(e)s à l’état de veille pour colorer positivement notre présence au monde.

Peut-être, dans cet état de détente, goûterez-vous des moments de silence absolu, la mise en pause du brouhaha mental dans le vide et l’accueil des possibles. Il résulte de ces instants de présence pure un sentiment de bien-être et de plénitude, qui sans être l’expérience de la délivrance, nous donne un aperçu de la richesse de ce travail d’exploration de Soi, à travers les niveaux de conscience. Et vous, êtes-vous prêt(e) pour ce voyage ?

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