Peut-on être zèbre et con ?

haut potentiel et psychologie de la connerie

Le haut potentiel à la lumière de la Psychologie de la connerie

Le haut potentiel intellectuel est-il compatible avec la connerie, et si oui, à quoi est-elle due ? Là, vous vous dites que je suis passée du côté obscur, celui du titre facile, racoleur, “putaclic” dans le jargon marketing.

J’ai eu la même réaction que vous en découvrant un petit ouvrage intitulé “Psychologie de la connerie”. Pourtant, à y regarder de plus près, ce livre collectif, rédigé sous la direction de Jean-François Marmion et publié aux Éditions Sciences Humaines en 2018, rassemble quelques-unes des grandes pointures de la psychologie, des neurosciences et de la philosophie contemporaines : Boris Cyrulnik, Antonio Damasio, Edgar Morin, Alison Gopnik, Pascal Engel, Howard Gardner, Daniel Kahneman et bien d’autres encore.

Et c’est à la lecture de leurs réflexions, beaucoup plus sérieuses que le titre ne le suggère, que m’est venue la question de la connerie du zèbre ou du haut potentiel. Une question loin d’être conne…

Psychologie de la connerie

À intelligences multiples, conneries multiples

Howard Gardner est connu pour avoir développé la théorie des intelligences multiples (verbale, logico-mathématique, interpersonnelle, spatiale, corporelle, musicale,…). Ne serait-il pas, dès lors, naturel d’envisager des conneries multiples ? Jean-François Dortier, Fondateur et directeur du Cercle Psy et de Sciences Humaines, en fournit d’ailleurs une typologie assez complète et complexe. Du gentil niais, idiot et débile, à la connerie collective, en passant par le beauf, il nous livre un chapelet d’acceptions plus ou moins étendues de la connerie.

Et il est vrai que le concept de connerie ne se laisse pas facilement enfermer dans une définition sûre et unanime. Ce mot d’origine vulgaire est généralement utilisé dans trois sens distincts pour désigner :

  1. le fait d’être con, mais encore faut-il définir cet état…;
  2. une erreur ou un acte stupide;
  3. une chose insignifiante.

Ces emplois du terme semblent aller de soi. Pourtant, à la lecture des différents essais, il ressort que la connerie ne se réduit pas à un simple manque d’intelligence ou à une erreur grossière, mais rayonne en un champ d’applications diverses qui nous livre, à sa façon, une clé de compréhension de l’humanité.

La connerie, une façon d’être au monde

La connerie, la vraie, ne se définirait pas nécessairement comme un manque d’intelligence ou une façon de “mal comprendre” le monde, mais plutôt comme une façon d’être au monde, caractérisée par l’arrogance et la suffisance intellectuelle, l’affirmation intransigeante de soi, la certitude inébranlable qui confine à l’aveuglement, la persistance dans la surestimation de sa propre valeur.

Autrement dit, elle ne relèverait pas uniquement de la sphère intellectuelle ou émotionnelle, mais aussi – et peut-être davantage – de nos comportements sociaux. Que l’on pense au con qui colle notre pare-chocs, parce que son temps est manifestement plus précieux que le nôtre et nous double rageusement pour finalement se retrouver à l’arrêt, juste devant nous, au feu rouge suivant. Connerie suprême : il aura parfois pris des risques inconsidérés pour gagner une misérable minute sur son trajet.

connerie en psychologie et haut potentiel

Pensons aussi à ces trolls qui sévissent sur les réseaux sociauxhaut lieu de la connerie collective -, sûrs de détenir la vérité ultime sur à peu près toutes les questions qui agitent notre société, et prompts à insulter toute personne en désaccord avec leur vision “profonde” du monde. Leur devise ? “Si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi” (et forcément stupides…).

Ce type de connerie s’apparente à celle de l’authentique connard, dont le suffixe souligne le manque de sympathie et de possibilité d’évolution…

La connerie ordinaire

Malheureusement, pour en revenir à la question initiale “Peut-on être zèbre et con ?”, il faut avouer que personne n’échappe à la connerie ordinaire. Que celui qui n’a jamais dit ou fait de connerie – si intelligent soit-il – me jette la première pierre.

Défaut de rationalité

Dans son article intitulé “La connerie en connaissance de cause”, Yves-Alexandre Thalmann, Docteur en sciences naturelles et professeur de psychologie au Collège Saint-Michel de Fribourg, aborde la question de la connerie du haut potentiel sous un angle intéressant.

Pour expliquer comment des personnes a priori intelligentes commettent parfois des actes stupides, il met en exergue une distinction fondamentale entre l’intelligence algorithmique et la rationalité, telles que définies par Keith Stanovich (What Intelligence Tests Miss: The Psychology of Rational Thought, Yale University Press, 2009).

L’intelligence algorithmique est celle qui est mesurée par les tests de QI habituels : elle “a trait à la compréhension des choses et à la combinaison logique d’idées” (Psychologie de la connerie, p. 127). La rationalité englobe quant à elle la dimension de l’intentionnalité, à savoir “la capacité à prendre des décisions qui concourent à réaliser nos objectifs et à adopter des croyances qui rendent compte de la réalité” (ibidem, p. 128).

Et sur ce point, hélas, le HPI n’est pas plus avantagé qu’un autre. Car l’intelligence et la compréhension d’une situation ne sont pas gages de bonnes décisions. Au contraire, on constate que des personnes à haut potentiel, malgré leur intelligence, peinent à trouver leur voie dans la société, parfois en raison de choix malheureux ou de techniques d’auto-sabotage, notamment au niveau professionnel.

Les biais cognitifs

Mais qu’est-ce qui nous pousse au fond à agir comme des cons ou à commettre des conneries ? Les différents auteurs soulignent le rôle prépondérant des biais cognitifs dont nous sommes tous victimes. Et pour cause : ils sont inhérents au fonctionnement de l’intelligence et un QI élevé n’y change rien.

Décrits comme des “raccourcis” ou des “courts-circuits” fonctionnels par Ewa Drozda-Senkowska, Professeure de psychologie sociale à l’Université Paris Descartes (ibidem, p. 86), ils sont conditionnés par nos “habitudes de penser” et nous aident à traiter rapidement l’information, mais induisent également des erreurs fréquentes par manque de réflexion… ou de doute.

Parmi les biais cognitifs les plus communs, citons :

  • le biais de confirmation qui nous pousse à chercher la confirmation de nos idées ou représentations, plutôt que leur infirmation, plus solide et efficace d’un point de vue épistémologique;
  • le biais d’auto-optimisme qui nous fait minimiser le risque de conséquences néfastes de nos actions, le fameux “ça n’arrive qu’aux autres”, comme le fumeur, conscient des dangers de la cigarette, mais optimiste par rapport à ses chances d’échapper au cancer du poumon, ou l’automobiliste qui connaît les risques de l’alcool au volant, mais se croit à l’abri d’un accident;
  • le biais de causalité qui établit un lien de cause à effet entre deux faits concomitants et, néanmoins, indépendants l’un de l’autre, et n’hésite pas à faire dire n’importe quoi aux chiffres.

Le doute comme antidote à la connerie

À l’issue de cette lecture, je suis convaincue – mais peut-être est-ce la preuve de ma propre connerie ? – que le doute demeure le meilleur antidote à la connerie.

Selon la célèbre réplique des Tontons flingueurs signée Michel Audiard, “Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît”. Il est vrai qu’il m’arrive parfois d’envier cette audace du con, cette absence de remise en question, cette assurance à tout crin qui lui permet d’avancer quoi qu’il arrive.

cons selon Audiard

Pour ma part, dès que je dois prendre une décision, le doute m’assaille. J’envisage les mille et une conséquences de mes choix et les soumets au jugement de mon esprit critique. D’ailleurs, à l’heure d’écrire ces lignes, je ne peux m’empêcher de douter encore de leur pertinence… Je tourne et retourne les mots, jusqu’à ce qu’ils me paraissent refléter une idée à peu près sensée. Une malédiction ?

Avec le recul, je me félicite de cette capacité à douter qui me prémunit contre le bullshit, si florissante à l’ère de la “post-vérité”, comme le démontre Sebastian Dieguez, Neuropsychologue et chercheur au Laboratory for Cognitive and Neurological Sciences de l’Université de Fribourg.

Le bullshit, qu’on pourrait traduire approximativement par “foutaise”, est une attitude caractérisée, selon le philosophe Harry G. Frankfurt, par une “indifférence à l’égard de la réalité” (De l’art de dire des conneries, Mazarine/Fayard, 2017, p. 46 apud P. Moreau, p. 174), particulièrement dangereuse pour le débat d’idées et les fondements mêmes de notre démocratie.

En effet, les bullshitters, propagateurs de fake news et autres “faits alternatifs”, effacent les frontières entre vérité et mensonge, entre fait et foutaise, pour brouiller notre vision et nous faire douter de tout, au point de ne plus croire en rien.

Aussi, préservons à tout prix le doute et l’esprit critique, seuls remparts contre le relativisme absolu et la connerie narcissique. Sans vouloir conclure – car “La bêtise, c’est de vouloir conclure” (Flaubert) -, je laisserai en suspens cette vaste réflexion sur la connerie avec “Les gens qui doutent”, une chanson d’Anne Sylvestre que j’aime beaucoup et qui me semble particulièrement à propos… 😉


⬆️ Les gens qui doutent d’Anne Sylvestre, dans sa magnifique reprise par A. de la Simone, J. Cherhal, V. Delerm

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