Leçon n°3 de méditation (petit chapitre sur la physique stoïcienne), “Vivre le présent”

Méditer sur le présent

“Ou Providence ou Atomes”

Leçons de méditation avec Marc Aurèle (7)

Héritier de la physique héraclitéenne, le stoïcisme considère que le monde est en perpétuelle transformation. Selon ce modèle, le cosmos (κόσμος) subit une impulsion initiale qui lui est interne et qui détermine son expansion. Parvenu à la fin de ce cycle d’expansion, le monde se contracte à nouveau à la suite d’une conflagration générale. Et ce mouvement se répète à l’infini, à l’instar d’une respiration universelle. Inspir, expir.

L’infiniment grand et l’infiniment petit

Dans ce monde en devenir perpétuel, l’homme n’est qu’un point. Marc Aurèle ne manque pas de le rappeler en insistant sur l’infini du temps et de l’espace : “Détourne les yeux sur la promptitude de l’oubli où tombe toute chose, sur le gouffre du temps infini, de part et d’autre”. Les ennemis d’autrefois, si réels, si terrifiants de leur vivant, gisent aujourd’hui, “réduits en cendre”, et la “gloriole” tant convoitée se perd dans “le vide de l’écho”.

Un message d’une actualité saisissante à l’heure des réseaux sociaux, des stories et de leurs éphémères influenceurs. Que restera-t-il dans 1 an, 10 ans, 100 ans, de ces remous d’un ego sur-saturé ?

Au sein du Tout, nous rappelle l’Empereur-philosophe, le passé et l’avenir n’ont pas de limite et ne nous offrent aucune prise. Comme nous l’avons vu, notre liberté s’exerce uniquement dans les actes choisis par notre âme : désirs, aversions, jugements, impulsions à l’action… Or, tous ces actes ne peuvent être posés que dans le présent.

Vivre le présent dans le stoïcisme

Ainsi, seul le présent recèle la possibilité d’agir conformément à la Nature/sa nature ou à la Raison (Λόγος / Logos) conçue comme “loi rationnelle d’enchaînement et d’organisation” (Pierre Hadot 1992 et 1997, p. 217) et loi interne de l’homme, “être raisonnable”. Et c’est dans chaque instant présent que le philosophe peut accomplir le Bien moral, seul bien à rechercher.

Prendre conscience du présent, unique et irréductible, revient donc à prendre conscience de sa liberté. Nous entrevoyons ici la possibilité d’atteindre la plénitude de nos actes à chaque instant, pourvu qu’ils soient motivés par une intention morale en harmonie avec le monde, les hommes et le véritable soi.

Par ailleurs, la terre elle-même n’est qu’une goutte d’eau dans l’univers. On comprend dès lors que cultiver son « ego » et s’attacher à un corps voué à la décrépitude ne sont que pures vanité et ignorance. La mort est inévitable et toute chose tombe dans l’oubli. Le monde en perpétuelle métamorphose, le temps et l’espace infinis, l’inéluctabilité de la mort ne font que renforcer le sentiment de petitesse et de vulnérabilité de l’homme, ainsi que son insignifiance au regard de tout ce qui a été, est et sera.

A contrario, la possibilité d’agir en cohérence avec le monde et d’inscrire son désir, sa volition et ses impulsions dans la perspective de la Loi universelle élève d’une certaine manière l’homme à l’échelle du cosmos (κόσμος), estompe les limites de la conscience individuelle pour laisser entrevoir l’infinité de la conscience cosmique et sa participation au cycle éternel de l’univers.

C’est là, dans ce “petit champ” de l’âme, que réside la grandeur du philosophe stoïcien

Ou Providence ou Atomes

En une formule très brève, extraite des “Sentences de Démocrate”(1), Marc Aurèle oppose le modèle stoïcien d’un cosmos ordonné et rationnel (Λόγος / Logos) au modèle épicurien atomiste, celui du hasard ou d’un “mélange confus” (cfr notamment Pensées, IV,27; VI,10,1; IX,39,1).

Sans entrer dans le détail de cette interprétation stoïcienne de l’épicurisme, la “disjonctive” propose deux termes incompatibles. Soit, selon la physique épicurienne, les choses sont produites par hasard et le monde tel que nous le percevons n’est qu’un assemblage désordonné et dépourvu de rationalité résultant de l’accrochage des atomes entre eux, soit, selon la physique stoïcienne, ce monde n’est pas le fruit du hasard, mais de la “Providence” (πρόνοια / pronoia), de la Nature ou du Destin.

Dans le chef de Marc Aurèle, il n’y a pas d’hésitation possible quant au choix du modèle. Comment, en effet, admettre la rationalité et l’ordre de l’âme dans un univers dépourvu de rationalité, un chaos constitué d’un enchevêtrement d’atomes ?

“Faut-il admettre l’hypothèse d’un monde ordonné ou celle d’un mélange confus ? – Mais, c’est évident, celle d’un monde ordonné. Ou alors il serait possible qu’il y ait en toi l’ordre, et que le désordre règne dans le Tout, et cela alors que toutes choses sont tellement distinguées les unes des autres, tellement déployées les unes par rapport aux autres, tellement en sympathie les unes avec les autres.“ (Pensées IV,27)

La disjonctive sert uniquement à démontrer que la seule attitude morale valide est celle du stoïcien. Car même si l’on souscrit à la physique épicurienne, on ne peut vivre qu’en stoïcien. Dans un monde régi par la Providence, nous l’avons vu, rien de mauvais ne peut émaner du Tout, selon le principe que les choses qui ne dépendent pas de nous ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises. Il faut donc exercer sa liberté sur les seules choses qui dépendent de nous, les actes de l’âme, en se conformant à la Raison universelle ou la Providence par laquelle “il est pourvu aux besoins de ce monde, afin qu’il arrive à terme sans rencontrer d’obstacle et qu’il déploie tous ses mouvements”. (Sénèque, Questions naturelles, II,45,2-3, apud P. Hadot 1992 et 1997, p. 258-259).

Par contre, si l’on accepte l’hypothèse épicurienne d’un monde produit par le hasard, il est vain de vouloir s’opposer au chaos. La grandeur de l’homme réside alors dans sa capacité à ordonner le désordre. Pour ce faire, il doit également vivre selon la Raison.

Comment ne pas voir dans ces quelques lignes de Marc Aurèle une invitation à nous absorber dans l’instant présent, à expérimenter, dans cette intimité de l’âme, l’infini des possibles et la liberté essentielle : vivre en harmonie avec soi et avec le monde, nous immerger en-deça de l’ego pour nous élever au-delà de nous-même, dans l’immanence et la transcendance de l’ici et maintenant, et, dans un acte d’acceptation ou, mieux, d’amour absolu, désirer ce qui est :

“Tout ce qui est accordé avec toi est accordé avec moi, ô Monde ! Rien de ce qui, pour toi, vient à point n’arrive, pour moi, trop tôt ou trop tard. Tout ce que produisent tes saisons, ô Nature, est fruit pour moi. De toi viennent toutes choses, en toi sont toutes choses, vers toi viennent toutes choses.” (Pensées IV,23)

 

(1) Citation parfois attribuée à l’épicurien Démocrite, fr. 115 Diels-Kranz apud P. Hadot, 1992 et 1997, p. 101 et p. 508.

 

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>> Lire la suite : Leçon n°4 de méditation (petit chapitre sur l’éthique stoïcienne), “Le monde est comme une cité”

 

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