Leçon n°2 de méditation (petit chapitre sur la logique stoïcienne), “La vie est opinion”

la vie est opinion selon le stoïcisme

“…les troubles naissent de ta seule opinion intérieure”.

Leçons de méditation avec Marc Aurèle (6)

Marc Aurèle énumère plusieurs causes d’irritation possibles : la méchanceté des hommes, le “lot” que le Tout ou le Destin nous a assigné, le corps et ses bobos, le manque de reconnaissance pour qui recherche la “gloriole”… Vous vous direz peut-être que le stoïcisme ne laisse aucune liberté, aucun recours à l’homme, puisque c’est le “Tout”, la Raison universelle (Λόγος / Logos), qui lui assigne son “lot”, notamment tous ces événements perçus comme autant de coups du sort ou de poisons de l’existence.

Mais, vous répondront les stoïciens, ce serait oublier la distinction fondamentale entre les choses qui dépendent de nous (τὰ ἐφʹ ἡμῖν / ta éph’ hèmin) et celles qui ne dépendent pas de nous (τὰ οὐκ ἐφʹ ἡμῖν / ta ouk éph’ hèmin). Épictète, très fidèle au stoïcisme ancien, et, à sa suite, Marc Aurèle, ont beaucoup insisté sur cette idée.

Les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous

En résumé, ce qui dépend fondamentalement de nous, ce sont les actes de notre âme (désir, aversion, impulsion à l’action,…) ou, plus précisément, de la partie directrice de l’âme, l’hègemonikon (ἡγεμονικόν). Ces actes, nous les choisissons librement. Et parmi eux, figurent nos jugements de valeur, nos opinions sur le monde qui nous entoure ou sur nous-même. “La vie est opinion”…

Tout objet, tout événement, imprime son image en nous, ce que les stoïciens appellent une “représentation” (φαντασία / phantasia). Le problème, c’est que cette représentation s’accompagne souvent d’un jugement de valeur inadéquat. En effet, nous attribuons à des choses “qui ne dépendent pas de nous” (santé, maladie, richesse, pauvreté,…) diverses appréciations : “c’est bon/mauvais, c’est agréable/désagréable, c’est méchant/désirable,…”.

Accepter les choses qui ne dépendent pas de nous

Or, pour la logique stoïcienne, il s’agit précisément d’une erreur de jugement, car tout ce qui ne dépend pas de nous se produit selon la loi de la Nature ou de la Raison universelle, et de ce fait, relève des choses indifférentes, c’est-à-dire ni bonnes ni mauvaises en soi. Plus facile à dire qu’à ressentir 😅 !

Si l’on poursuit cette logique jusqu’au bout, le seul bien est le Bien moral, et le seul mal, le Mal moral, qui tous deux dépendent de nos actes librement choisis.

Attention ! Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’une exhortation à l’insensibilité. Les stoïciens distinguent bien les sensations, qui peuvent être douloureuses, du jugement que nous portons sur ces sensations. Même le sage – existe-t-il seulement ? – éprouve et reconnaît la souffrance, mais il ne confond pas l’objet de cette souffrance avec l’opinion qui en résulte et son discours intérieur.

L’âme, “petit champ” de liberté

Notre âme, siège de notre liberté, ne peut être affectée par ces choses indifférentes, puisque “les choses objectives n’affectent pas l’âme, mais se tiennent immobiles à l’extérieur”. Elles n’affectent pas l’âme, dans le sens où “Elles ne peuvent produire nos jugements” (VI,52). Si ces choses “objectives” ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises, il en découle “que les troubles naissent de ta seule opinion intérieure”.

“Ne te dis rien de plus à toi-même que ce que te disent les représentations premières. On t’a dit : “Un tel a dit du mal de toi.” Cela, elles te le font savoir. Mais : “On t’a fait du tort”, elles ne te le font pas savoir.” (Pensées VIII,49)

Dès lors – paradoxe qui troublera même les plus stoïques – nous ne pouvons être victimes de la méchanceté des hommes, car l’homme ne peut faire de mal qu’à lui-même. Lorsqu’il agit mal, il agit à contre-courant de la Nature universelle et de sa propre nature d’“être raisonnable”.

Le Mal moral naît donc d’un jugement erroné des représentations. Il est la conséquence directe de l’ignorance. Pour y remédier, il faut s’exercer à une représentation objective ou adéquate (φαντασία καταληπτική / phantasia katalèptikè) qui reflète les choses indifférentes telles qu’elles sont, dans leur nudité, leur ainsité, sans leur surimposer de jugement de valeur coloré par nos préjugés ou nos passions.

C’est la discipline de l’“assentiment” (συγκατάθεσις / sunkatathesis) qui consiste à changer notre regard sur toutes ces sources d’irritation potentielles pour les accepter pour ce qu’elles sont : des choses objectives, assignées par le Tout et extérieures à notre âme, libre et invulnérable.

Dans cet acte d’assentiment, nous prenons conscience de notre pouvoir de percevoir les choses autrement, au sein de notre “petit champ intérieur”. Nous nous disposons à un réel “renversement de pensée” (μετανοία / metanoia) propice à la vie philosophique.

Peut-être avez-vous déjà mis en pratique un état d’esprit similaire dans la méditation ou la sophrologie, quand vous constatez objectivement tout ce qui vient perturber votre calme intérieur et observez le jugement que vous formez à propos de ce trouble avant de le laisser tranquillement s’estomper dans une attitude de lâcher prise ?

Jon Kabat-Zinn, fondateur du Centre pour la pleine conscience en médecine (Center for Mindfulness in Medicine, Health Care, and Society) de l’université médicale du Massachusetts, souligne d’ailleurs que le non-jugement est l’un des fondements de la méditation de pleine conscience : dès que nous prêtons attention à l’activité de notre esprit, nous voyons le “flot constant de jugements et de réactions aux expériences intérieures et extérieures dans lesquelles nous sommes habituellement pris”. Or, “Ces jugements tendent à dominer notre esprit” (J. Kabat-Zinn 2009, p. 98).

Par la méditation, nous pouvons donc apprendre à les observer et à nous en détacher, pour progressivement recouvrer notre liberté et faire l’expérience, en pleine conscience, que “le moi que je croyais être n’est pas le moi que je suis” (P. Hadot 1992 et 1997, p. 190).

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>> Lire la suite : Leçon n°3 de méditation (petit chapitre sur la physique stoïcienne), “Vivre le présent”

 

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