Le Tao et les dō, de la Voie aux voies martiales… (*)

Taoïsme et arts martiaux - Illustration du Kinkaku-ji

“Tao” est un terme couramment utilisé dans la langue chinoise pour désigner “le chemin”, “la route”, et par suite, “la méthode”, “la manière de procéder”. Ses divers sens correspondent assez bien au français “voie”. Ainsi, chaque courant de pensée, chaque enseignement est un tao (dō en japonais).

Mais pour Zhuangzi et Laozi, célèbres représentants du taoïsme, le Tao est aussi le cours naturel des choses, ce qui va ainsi. C’est la réalité dans sa totalité, insaisissable, indescriptible.

Comment Tao et non-agir (wuwei) sont-ils associés dans la thématique taoïste du spontané ? Quels liens avec la voie des arts martiaux ?

Laozi et Zhangzi

Quand on évoque le taoïsme, deux noms s’imposent aux origines de ce courant de pensée : Laozi et Zhuangzi.

La tradition chinoise a fait de Laozi un contemporain de Confucius, aux alentours des VIème-Vème s., et de Zhuangzi, le deuxième maître taoïste après Laozi. En réalité, cette chronologie est aujourd’hui remise en question. Certains considèrent même que l’oeuvre de Zhuangzi daterait du IVème s. et que celle de Laozi la suivrait vers la fin du IVème ou le début du IIIème s. avant notre ère.

L’existence historique du personnage Laozi est par ailleurs sujette à caution, tant sa vie est entourée de légendes. Son nom même, qui peut signifier “Veillard-enfant” comme “Vieux maître”, n’est probablement qu’un pseudonyme destiné à souligner l’idéal taoïste à travers ce personnage divinisé par la tradition.

Quelle que soit la part de légende ou d’histoire qui entoure la vie de Laozi, le courant de pensée que l’on appellera plus tard “taoïsme” naît en Chine à l’époque dite des “Royaumes combattants” (Vème – IIIème s.). Cette période fertile pour l’histoire de la pensée chinoise est aussi une période de déclin politique et de violence.

À l’époque des Royaumes combattants, de nombreux courants de pensée apparaissent. Différents maîtres partent du constat de la violence pour élaborer leur réflexion et chercher une réponse. Laozi et Zhuangzi proposent une voie originale et paradoxale, celle du non-agir : il faut lâcher prise pour se mettre à l’écoute du Tao.

Le Tao selon Zhuangzi

Zhuangzi (Tchouang Tseu) d'Ike no TaigaZhuangzi est à la fois le nom de l’auteur et le titre de son oeuvre, constituée de 33 chapitres, probablement compilés à différentes époques. Contrairement à Laozi, on est sûr que Zhuangzi est un personnage historique, même si on connaît peu de détails sur sa vie. Originaire du sud de la Chine, il aurait vécu entre -370 et -300 et aurait d’abord exercé un poste dans l’administration avant de se retirer du monde.

Dans son oeuvre, Zhuangzi pose la question du rapport entre l’Homme et le Tao. Le terme “Tao” est couramment utilisé dans la langue chinoise sans être spécifique au taoïsme. Il désigne dans un premier sens “le chemin”, “la route”, et par suite, “la méthode”, “la manière de procéder” jusqu’à désigner une réalité beaucoup plus riche et complexe dans le taoïsme. La traduction française “voie” / “Voie” a l’avantage de refléter assez bien sa polysémie.

Pour Zhuangzi, comme pour Laozi, le Tao, c’est le cours naturel des choses, le spontané des choses, ce qui va ainsi. C’est aussi la réalité dans sa totalité. Il y a le Tao, la Voie, et les tao, les voies, c’est-à-dire les découpages opérés sur cette réalité par l’homme. Toutes les méthodes, les techniques, les paroles ou discours ne sont que des découpages de la réalité.

Zhuangzi observe que l’homme a tendance à faire obstacle au cours naturel des choses, que ce soit par ses actions ou par le langage. Par les mots, nous opérons, par exemple, des découpages arbitraires de la réalité, nous façonnons une certaine vision de la réalité. Aussi le langage et, par suite, la pensée discursive sont-ils inaptes à exprimer le Tao. Pour illustrer cette idée, Zhuangzi recourt volontiers à l’ironie ou au paradoxe :

“Celui qui sait ne parle pas, celui qui parle ne sait pas” (Zhuangzi 13).

Le Tao est donc une réalité ineffable, qui échappe à notre perception ordinaire. Le sage n’est pas celui qui en parle, mais celui qui l’expérimente. Pour, malgré tout, dire quelque chose de cette expérience du Tao, Zhuangzi préfère utiliser des métaphores, comme celles de l’eau et du miroir :

  • métaphore de l’eau : l’eau suit un cours naturel. L’homme modifie ce cours naturel par des barrages, des routes, etc. comme il résiste au Tao par ses découpages conceptuels, ses actes, ses décisions,… Chaque fois que l’action va à contre-courant du cours naturel des choses, elle relève du wei, de l’agir qui force le Tao ; l’action qui épouse le cours naturel des choses relève du wuwei, du non-agir. Il ne s’agit donc pas de “ne rien faire”, mais d’épouser le cours naturel des choses, de lâcher prise, de s’oublier pour suivre le Tao sans chercher à imposer son ego. C’est le thème taoïste du spontané qui consiste à vivre selon la Voie, en harmonie avec ce qui va ainsi.

Tao et taoïsme

  • métaphore du miroir : le seul moyen de dépasser notre perception ordinaire de la réalité est d’imiter le miroir : il n’agit pas, il ne fait que répondre à la réalité. Il faut donc faire le vide dans son esprit et le rendre plus réceptif : il reflète alors les choses en soi par l’oubli de soi. C’est l’illumination.

“L’homme accompli fait de son coeur un miroir. Il ne s’attache pas aux choses, pas plus qu’il ne va au-devant d’elles. Il se contente d’y répondre, sans chercher à les retenir. C’est ainsi qu’il est capable de dominer les choses sans être atteint en lui-même.” (Zhuangzi 7)

En une phrase, voici comment résumer l’idéal du sage taoïste en associant les deux métaphores :

“Dans le mouvement, il est comme l’eau
Dans la quiétude, comme le miroir,
Dans la réponse, comme l’écho.” (Zhuangzi 33)

Le Tao selon Laozi

Laozi (Lao Tseu), sage taoïsteComme Zhuangzi, Laozi répond à la montée de la violence et de l’injustice par le non-agir (wuwei). Il constate que la force se retourne toujours en fin de compte contre elle-même, l’agression appelle la riposte. En s’abstenant d’agir, on brise le cercle de la violence.

Il utilise également la métaphore de l’eau. À travers elle, il illustre notamment sa stratégie qui consiste à vaincre en cédant :

“Rien au monde n’est plus souple et plus faible que l’eau
Mais pour entamer dur et fort, rien ne la surpasse
Rien ne saurait prendre sa place
Que faiblesse prime force
Et souplesse dureté
Nul sous le Ciel qui ne le sache
Bien que nul ne le puisse pratiquer.” (Laozi 78)

L’eau est d’apparence faible : elle n’offre aucune résistance. Et pourtant, elle peut éroder la roche (le “dur et fort”). Le faible l’emporte sur le fort, le souple sur le dur (cfr ju-dô, “la voie du souple”). Cette idée, qui a aussi une portée politique, rejoint celle du non-agir : comme l’eau, il faut oeuvrer sans agir, sans opposer de résistance, sans imposer sa force.

L’eau est aussi la source qui donne vie à toute chose, comme le Tao. En tant que mère de tout ce qui est, l’eau est associée au féminin, au principe yin qui conquiert le yang par attraction, et non par contrainte, par sa manière d’être, plutôt que par son agir.

Un autre thème cher au taoïsme est celui du retour : le sage, par le non-agir, opère un retour à la source ou à la nature originelle. Pour traiter de ce thème, Laozi recourt à l’image du nouveau-né :

“Celui qui contient la Vertu en abondance
Peut se comparer au nouveau-né
(…)
Comble de l’essence vitale
Il s’égosille à longueur de journée sans en être enroué
Comble de l’harmonie !
Connaître l’harmonie, c’est le Constant
Connaître le Constant, c’est l’illumination
En rajouter à la vie, c’est mauvais pour la vie
Laisser l’esprit diriger le souffle, c’est lui faire violence
Tout être parvenu à la force de l’âge va sur son déclin
Ceci a nom “à rebours du Dao”
À rebours du Dao court à la mort.” (Laozi 55)

Tao Te King

Le nouveau-né est empli de la Vertu (de, cfr la virtus virile des Latins), mouvement de vie qui dérive de la puissance même du Tao, de sa force génératrice. Faible comme l’eau, il est cependant fort, plein d’énergie vitale. En vieillissant, on perd peu à peu cette énergie, ce souffle :

“la vie humaine est un rassemblement de souffles dont la condensation produit la vie et la dispersion la mort” (Zhuangzi, 22).

Le non-agir est donc une façon de revenir à l’état de nature qui nous caractérisait à notre naissance, à l’origine ou la source du Tao, de découvrir en soi la force (de) du Tao dans l’harmonie du souffle.

L’héritage des arts martiaux

On peut donc faire l’expérience du Tao à l’intérieur de son propre corps à condition de :

  • “faire de son coeur un miroir” (Zhuangzi 7), c’est-à-dire atteindre un état de vide intérieur “fermement ancré dans la quiétude” (Laozi, chapitre 16). Cet état permet de se libérer du flux des sensations et des émotions qui nous éloignent de l’expérience intime du Tao ;
  • faire taire l’ego, ses désirs et tout élan de volonté qui nous pousse à agir en vue d’un résultat (wei) ;
  • renoncer au conflit et à la force, et, à l’image de l’eau, privilégier la voie de la souplesse.

Ces conceptions taoïstes ont été progressivement intégrées dans des pratiques physiques diverses et variées, notamment les “voies” ou arts martiaux.

Arts martiaux internes Tai ChiLe terme “art martial” remonte à l’époque des Han (206 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.). Les techniques de combat cultivées à l’origine par les militaires se répandent parmi les civils : en effet, en temps de paix, les soldats s’adonnent aux activités agricoles, aux côtés des paysans, mais continuent à s’entraîner quotidiennement. À la faveur de cette proximité entre soldats et civils, ces exercices se diffusent largement dans la population, surtout à partir de la dynastie Tang (618-907).

Parallèlement, les taoïstes développent les pratiques physiques pour favoriser l’harmonie par la conduite du Qi dans le corps, dans une perspective thérapeutique. Petit à petit, sous l’influence du taoïsme, les arts de combat sont de plus en plus mis en valeur pour leurs bienfaits physiques et leurs effets sur la longévité.

Sans être taoïstes à proprement parler, les arts martiaux s’imprègnent de philosophie taoïste, en mettant l’accent sur la vie intérieure du guerrier. C’est particulièrement le cas des arts “intérieurs” ou “internes” (neijia quan), à portée ésotérique, hérités du Wudang shan (la montagne du Véritable Guerrier), centre taoïste situé dans le Hubei, par opposition aux styles dits “externes” (waijia quan), rattachés au temple Shaolin, centre bouddhiste chan (équivalent du zen japonais).

Ainsi, par exemple, le Taiji quan (boxe du grand faîte) peut être considéré comme une application pratique des principes du taoïsme. Plus qu’une technique corporelle, il peut être considéré comme une voie d’harmonisation et de longévité par le travail intérieur sur le souffle (Qi) : à travers ses mouvements lents et ses exercices respiratoires, le Taiji quan actualise dans le corps l’union entre le Ciel, la Terre et l’Homme, l’équilibre dynamique du yin et du yang, le lâcher-prise ou non-agir qui consiste à épouser le cours du Tao et à laisser le “souffle” guider le corps.

Pour aller plus loin sur le sujet :

  • Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Éditions du Seuil, 1997.
  • Isabelle Robinet, Comprendre le Tao, Paris : Albin Michel, 2002.
  • Pierre-Henry de Bruyn, Le Taoïsme. Chemins de découvertes, Paris : CNRS Éditions, 2009.
  • Tchouang Tseu (Zhuangzi), Le rêve du papillon. Œuvres (Traduction de Jean-Jacques Lafitte), Paris : Albin Michel, 2002.

(*) Cet article reprend le contenu de ma conférence donnée dans le cadre de la Journée bien-être et arts martiaux de Floreffe, le 21/09/2019. Voici également, ci-dessous, la présentation diaporama de la conférence.

Tao et arts martiaux
Slides de la conférence « Le Tao et les dō, de la Voie aux voies martiales » ⬆️

 

 

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