Crise de sens : l’utilité de l’inutile

zèbre, hp en crise de sens

“N’est-il pas clair que l’inutile a son utilité ?” (Zhuangzi)

Un parcours de vie inutile

Utilité (dictionnaire Larousse) : “Fait de servir à quelque chose. Caractère, qualité de quelque chose ou de quelqu’un qui sert à quelque chose”.

À l’heure du choix des études, je me suis tournée vers les langues anciennes : le latin, le grec, puis, le grec byzantin, l’arménien classique, et enfin, le sanskrit. Inutile.

À mes débuts dans l’enseignement secondaire, quand mes élèves adolescents me demandaient “à quoi sert le latin ?”, j’ânonnais l’habituel laïus psycho-pédagogique sur les vertus des lettres classiques : “L’étude des langues anciennes permet de mieux comprendre son histoire, ses racines, améliore la maîtrise du français, de ses subtilités grammaticales et orthographiques, développe l’esprit logique et la rigueur d’analyse…” Bla bla bla… Vous y avez eu droit vous aussi ? Inutile.

Au bout de la dixième ou de la onzième fois – le compte m’échappe à présent -, je ne pris plus la peine d’argumenter, de justifier, de pérorer. Je me contentai de leur révéler la vérité : “Le latin, c’est comme l’art ou l’amour… Inutile.”

Portée par mon élan vers les grands philosophes antiques, j’étendis mon champ d’étude aux spiritualités de l’Inde et de l’Extrême-Orient : hindouisme, bouddhisme, taoïsme, confucianisme, médecine indienne âyurvédique,… Plus de dix ans consacrés à un doctorat et à un post-doctorat en Philosophie et Lettres (Philologie et histoire orientales). Inutile.

Après avoir étudié ces philosophies orientales sous un angle purement scientifique, je cherchai à créer des liens avec la sophrologie, voie d’exploration de soi influencée notamment par le Yoga et la méditation zen. Je me suis formée pendant deux ans en tant que praticienne en sophrologie dynamique. Depuis, je pratique régulièrement et continue à découvrir des facettes insoupçonnées de la conscience, des ressources enfouies. Inutile.

Zhuangzi, utilité de l'inutile

Arrivée à un tournant de ma vie, alors que ma carrière universitaire touchait à sa fin, je me suis dit : “Sandra, ce n’est pas bientôt fini ? À 36 ans, fais enfin un choix professionnel utile.” C’est ainsi que j’ai suivi la voix de la raison. Je me suis reconvertie professionnellement : six mois de formation qualifiante pour m’orienter vers un métier qui offrait de vraies perspectives d’emploi, le marketing digital.

De Zhuangzi à Mark Zuckerberg…

Depuis cinq ans, je suis chef de projet en marketing digital pour une agence web : consultante et formatrice pour entreprises et demandeurs d’emploi en réorientation, je continue à apprendre, à innover jour après jour, dans un métier en constante évolution.

Cette fonction comble plusieurs de mes besoins professionnels : mon esprit d’analyse, stimulé dans chaque projet, mon goût immodéré pour la R&D, qui me pousse à imaginer des stratégies inédites pour m’adapter à des problématiques complexes, ma soif de partage et d’évolution dans les échanges avec mes merveilleux collègues ou les stagiaires en formation, ou encore ma curiosité intellectuelle et ma créativité dans les modes d’expression de la communication digitale.

hp ou haut potentiel en quête de sens

Pourtant, en octobre 2017, j’ai connu ce que j’appellerais une “crise de sens”. Je tenais pour responsable mon parcours professionnel atypique. Comment étais-je passée de l’orientalisme au marketing ? Des manuscrits au digital ? De l’économie du savoir à la rentabilité ? De Zhuangzi à Mark Zuckerberg ?

En réalité, c’est mon rapport au travail qui était en cause et une prise de conscience brutale de mes zébrures

Quête de sens et plaisirs inutiles

Pendant longtemps, je n’ai écouté que mes envies les plus profondes. Tous mes choix ont été guidés par la passion, et non par la recherche de productivité ou du gain immédiat. Je n’ai jamais considéré les lettres classiques et orientales comme de purs objets intellectuels : je m’y suis absorbée intensément, intégralement, sans compter ni mes heures ni mes efforts, pour donner le meilleur de moi-même.

Si je ne regrette pas ce parcours, infiniment riche, le réveil a été pour le moins brutal. Au terme de ce long CDD universitaire, j’ai dû “rebondir”, comme disent les RH, réinventer mon avenir professionnel loin du chemin que j’avais tracé. Face à ce gouffre qui s’ouvrait devant moi, j’ai ressenti un vide, un manque, une perte de repères à laquelle j’ai répondu par une incroyable envie d’agir. Résilience ou fuite en avant ? Sans doute un peu des deux…

zèbre et besoin de sens

Aussi, quand je m’engageai dans la voie du marketing digital, je continuai à fonctionner comme je l’avais toujours fait jusque là, avec ce besoin de m’investir intégralement dans mes tâches, avec toute ma tête et toutes mes tripes.

Je cherchais dans le travail quelque chose que je ne pouvais y trouver, en tout cas pas complètement, pas parfaitement. Ce “quelque chose” correspond à ce que Maslow appelle le “besoin d’accomplissement de soi”, à savoir ce supplément d’âme que m’apportent tous les plaisirs inutiles : les langues anciennes, les philosophies orientales, l’aïkido, la relation d’entraide et l’exploration de soi par la sophrologie, le sourire de mes enfants et l’amour de mes proches, ou encore mes projets d’écriture et de soutien aux personnes à haut potentiel,… Bref, tout ce qui, sans être immédiatement utile, donne du sens à ma vie.

Depuis que j’ai expérimenté en conscience l’utilité de l’inutile, je m’efforce de remettre mon travail à sa juste place. Vu mon identité de zèbre – surnom du HP ou “haut potentiel” – qui s’exprime par des mécanismes de suractivité cérébrale, de perfectionnisme et de remise en question permanente, la sphère professionnelle est et restera toujours un pilier important de mon existence. Mais, plus que jamais, j’apprends à discerner et à apprécier les ressources essentielles dans ma quête de sens.

L’utilité de l’inutile selon Zhuangzi

Bien évidemment, le taoïste Zhuangzi (IVème siècle av. J.-C. ?) était loin de mes préoccupations zébrées quand il traitait de l’utilité de l’inutile (XXVI, “L’extérieur”)* :

Huizi : Tes paroles sont inutiles.
Zhuangzi : Il faut connaître l’inutile pour commencer à parler de l’utile. L’univers est vaste, étendu, un homme n’en utilise pas plus que la surface de ses pieds. Si tu creuses autour de tes pieds jusqu’aux sources Jaunes, la terre sera-t-elle utile aux humains ?
Huizi : Elle sera inutile.
Zhuangzi : N’est-il pas clair que l’inutile a son utilité ?

Zhuangzi, le Dao

Zhuangzi évoque plutôt la difficulté de l’homme à suivre le Dao, le cours naturel ou le spontané des choses, car il est toujours prompt à y surimposer sa volonté, son langage pour y opérer des découpages arbitraires : bon / mauvais, utile / inutile,… Comme il le dit ailleurs (XX, “L’arbre de la montagne”), il “adopte une position entre l’utile et l’inutile”. À l’instar de Zhuangzi, je vous invite au lâcher-prise, au “non-agir” (wu wei), à oublier les mots pour laisser advenir le sens

“La nasse sert à prendre des poissons. On ne pense plus à la nasse une fois le poisson pris. Le collet sert à prendre des lièvres. On ne pense plus au collet une fois le lièvre pris. Le mot sert à donner du sens. On ne pense plus au mot une fois le sens donné. Où puis-je trouver une personne qui oublie les mots et dialoguer avec elle ?”…

Si vous êtes cette personne, contactez-moi  😉

(*) D’après Tchouang Tseu, Le rêve du papillon, traduction de Jean-Jacques Lafitte (“Spiritualités vivantes”), Albin Michel, 2002.

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